« Trouble architectonique »

Dis-moi quel est ton infini, je saurai le sens de ton univers, est-ce l’infini de la mer ou du ciel, l’infini de la terre profonde ou du bûcher ?

Gaston Bachelard

A première vue, se joue dans l’espace d’exposition une sorte de all-over graphique. Neuf panneaux de 1,50 par 2,05 mètres. Répétition d’une vue qui pourrait être océanique. Mais très vite apparaît l’unicité de chacun des dessins composant cet ensemble qui nous environne, tel le déroulement d’un négatif. La déclinaison crée un rythme, voire une narration qui n’aurait pourtant ni début ni fin si ce n’est ceux que lui conférera subjectivement le spectateur au fil de sa déambulation. Un recommencement infini traduisant tout le labeur de l’artiste qui aime travailler les supports et les motifs jusqu’à épuisement. Cycle permanent des éléments et de leur énergie, cycle de la vie. L’expérience est de l’ordre du sensible, physique pour le spectateur comme elle le fut pour le créateur. Cinématographique, elle invite à une chorégraphie de celui qui tentera, peut-être en vain, de saisir cette étendue. Si la figure est absente de l’œuvre de Grégory Markovic, le corps est résolument engagé dans l’épreuve du faire comme à l’heure du regard. Une humanité se dégage de la sensibilité dont témoignent ces dessins, prisme par lequel passe le réel avant d’être restitué.

En 2010, choisissant pour la première fois l’océan comme sujet, à l’occasion de l’exposition 13 à table sur l’Île d’Aix, l’artiste avait opté pour des formats paysages. Ici, les neuf panneaux sont verticaux mais le dispositif d’accrochage et les liens s’établissant d’une vague à l’autre créent une horizontalité. Double tension pour le regardeur (une étendue d’eau / neuf dessins, verticalité / horizontalité) qui pourrait produire un trouble de la perception, presque un mal de mer. Grégory Markovic joue en effet de manière à la fois assumée et expérimentale avec l’espace qui accueille ses œuvres. La présentation de ses écorces d’arbre, suspendues dans la nef de la chapelle Jeanne d’Arc, à Thouars, en 2012, a été fondatrice en la matière. L’architecture qui était sujet dans les premières années de son œuvre constitue ici une sorte de matrice. Un châssis pour des formats qui n’ont rien à envier à ceux de la peinture. Les dessins ont été conçus pour ce lieu où ils ont également pris corps. Le visiteur pénètre ainsi l’intimité d’un espace qui fut de travail.

Le trouble naît enfin de l’illusion que procure une plus large place octroyée au blanc du papier et qui pourrait faire croire à une ligne d’horizon. Rupture dans la pratique de l’artiste qui précédemment recouvrait l’intégralité de la surface au fusain avant de « tailler » dedans en gommant et en grattant. Il affronte ici la page blanche, prémices dans son œuvre. Il a posé la matière en amenant très vite un motif. Mais ce blanc qui persiste en haut de chaque dessin (ou plutôt cette déclinaison de gris car il y a toujours cette irrésistible envie de fatiguer le papier) est en réalité une lumière éclatante à la surface de l’eau qui vient dévorer l’image. Eblouissement. Bouleversement du rapport traditionnel au paysage. La ligne d’horizon est hors champ, le regard doit s’élever mais, aveuglé, y parviendra-t-il ?

Une ondulation de dessin en dessin qui contredit la stabilité de l’architecture. Gegenschein, en allemand « lueur opposée ». Quelque chose résiste, oppose. Quand l’artiste affronte les formats monumentaux, la matière du papier et le fusain. Puis lorsque le regardeur tente de saisir ce geste sensible, dans une posture qui se voudrait contemplative mais qui s’avère impossible à tenir face à l’importance du dispositif. Dans lequel ils sont pris au piège.

Blandine Devers